Mai 2026. Un dirigeant de PME transport règle sa facture mensuelle de gazole routier : 1,50 €/L HT-TVA récupérée, soit grosso modo 1,25 €/L hors taxes récupérables une fois la TVA remontée. Sur la facture livrée en vrac à sa cuve, le tarif s’affiche en clair, mais aucun détail n’explique d’où vient ce nombre. Combien part en TICPE ? Combien revient au raffineur, au transporteur, au distributeur ? Et pourquoi, trois semaines plus tard, le même produit livré par le même camion coûte 7 centimes de plus ?

Le prix du gazole professionnel n’est pas une boîte noire — c’est un empilement de composantes, chacune avec sa logique propre, sa volatilité, son cadre réglementaire. En 2026, sur 1,50 € payé pour un litre de gazole routier en station, environ 87 centimes sont des taxes (TICPE + TVA) ; le reste se répartit entre la cotation gros (Rotterdam), le transport-stockage, la marge grossiste et la marge détaillant. Pour le GNR livré en vrac, la structure est différente : moins de TICPE, mais des marges distributeur plus serrées et des frais logistiques plus visibles.

Voici, c€/L par c€/L, ce que paie réellement un acheteur professionnel en 2026.

Le prix au litre, à quoi ça ressemble vraiment

Avant de plonger dans la décomposition, fixons l’ordre de grandeur. En mai 2026, sur la moyenne pondérée des données DGEC :

ProduitPrix moyen TTCTICPE incluseTVA incluse
Gazole routier (station, B7)1,50 €/L60,75 c€/L25,00 c€/L
GNR-BTP (livraison vrac)1,15 €/L39,55 c€/L19,17 c€/L
GNR agricole (livraison vrac)0,95 €/L18,82 c€/L15,83 c€/L
HVO100 (station pro)1,72 €/L60,75 c€/L28,67 c€/L

Ces prix sont des moyennes nationales ; l’écart entre régions atteint couramment 4 à 8 c€/L, et l’écart entre un contrat-cadre négocié et un prix « affiché » au comptoir peut dépasser 10 c€/L sur le gazole pro et 5 c€/L sur le GNR.

Décomposition du gazole routier : 1,50 €/L, ligne par ligne

Prenons le cas le plus emblématique : 1 litre de gazole routier B7 acheté à la pompe par un professionnel en mai 2026, prix TTC affiché à 1,50 €/L. Voici comment se répartissent les centimes :

ComposanteMontant (c€/L)% du prix TTC
Cotation produit (Rotterdam CIF NWE, base diesel ULSD)52,034,7 %
Prime de qualité B7 / bio-incorporation3,52,3 %
Transport primaire (raffinerie → dépôt)1,51,0 %
Stockage / capacité dépôt1,00,7 %
Marge grossiste2,01,3 %
Transport secondaire (dépôt → station)2,01,3 %
Marge détaillant (station)3,752,5 %
Sous-total HT hors TICPE65,7543,8 %
TICPE (taux 2026 gazole routier)60,7540,5 %
Sous-total HT (avec TICPE)126,584,3 %
TVA 20 % (sur HT + TICPE)25,3016,9 %*
Prix TTC final150,0100,0 %

* La TVA s’applique sur la base HT, TICPE incluse. C’est mathématiquement « 20 % de 126,50 », soit 25,30 c€/L. Cette ligne représente bien 16,9 % du prix TTC, et non 20 %, car elle se calcule sur la base hors TVA.

Lecture du tableau : trois ordres de grandeur à mémoriser

  1. 57 % du prix part en taxes (TICPE 60,75 + TVA 25,30 = 86,05 c€/L sur 150).
  2. Le produit lui-même — cotation Rotterdam + prime B7 — pèse environ 37 % du TTC.
  3. Toute la chaîne logistique-distribution (transport, stockage, marges grossiste + détaillant) tient dans 6 à 8 % du TTC, soit moins de 10 c€/L.

Autrement dit, négocier 1 c€/L sur la marge détaillant fait gagner 0,7 % du prix. Récupérer intégralement la TVA et la TICPE remboursable peut faire gagner 15 à 25 % du coût complet d’un poids lourd. L’ordre de magnitude n’est pas le même.

La TVA à 20 % : pourquoi elle ne se calcule pas sur ce qu’on croit

Point souvent mal compris. La TVA française à 20 % s’applique sur l’assiette HT, TICPE incluse. La TICPE est dans la base imposable de la TVA, ce qui revient à appliquer une taxe sur une taxe.

Sur 1 L de gazole routier en 2026 :

  • HT hors TICPE = 65,75 c€
  • TICPE = 60,75 c€
  • HT y compris TICPE = 126,50 c€
  • TVA = 20 % × 126,50 = 25,30 c€
  • TTC = 151,80 c€ ≈ 1,50 €/L

Sur le plan macroéconomique, l’État perçoit ainsi 12,15 c€ de TVA supplémentaires par litre par rapport au scénario où la TVA s’appliquerait uniquement sur le produit hors accise. C’est une TVA sur TICPE de 12,15 c€/L — soit environ 4 milliards d’euros de recettes additionnelles à l’échelle nationale sur l’ensemble des carburants soumis à accise.

Pour un professionnel, cette mécanique n’est pas anodine : la TVA est récupérable intégralement à 100 % sur le gazole pro depuis 2022 (cas du gazole routier B7 utilisé pour activité économique). C’est l’un des piliers du calcul de marge dans le transport. La TICPE, en revanche, n’est récupérable que partiellement, sur dossier, pour les catégories éligibles (TRM > 7,5 t, transport public de voyageurs, taxis, etc.).

La cotation Rotterdam : le vrai marqueur du marché

Le prix du produit — la première ligne du tableau, environ 52 c€/L en mai 2026 — n’est pas fixé par le raffineur français. Il provient de la cotation Rotterdam CIF NWE (Cost, Insurance, Freight, North-West Europe), publiée chaque jour par Argus Media et Platts. C’est la référence physique mondiale du diesel ULSD à 10 ppm soufre, le produit standardisé qui sert de base à toutes les transactions B2B en Europe du Nord-Ouest.

En 2026, la fourchette Rotterdam observée oscille entre :

  • 48 c€/L (creux de saison, février 2026)
  • 58 c€/L (pics de tension géopolitique, mars-avril 2026)

Convertie en €/m³, la cotation moyenne de mai 2026 se situe autour de 520 €/m³ HT fournisseur, prix départ raffinerie ou base ARA (Amsterdam-Rotterdam-Anvers).

Pourquoi le prix gazole bouge — les quatre moteurs

  1. Le Brent — pétrole brut de référence Mer du Nord. Une variation de 1 USD/baril sur le Brent se répercute mécaniquement en 0,5 à 0,7 c€/L sur le diesel raffiné, avec un décalage de 1 à 2 semaines.
  2. Le crack spread diesel-Brent — l’écart entre cotation diesel et brut. Reflète la tension sur les capacités de raffinage. Plus la demande diesel est forte, plus le crack s’élargit. Hiver et BTP en pic d’activité : crack haut. Été calme : crack bas.
  3. L’EUR/USD — le pétrole se cote en dollars, l’achat se fait en euros. Une baisse de l’euro de 1 % renchérit le carburant pro d’environ 0,7 c€/L.
  4. Le bio-incorporation B7/B10 — la part de biodiesel intégrée au gazole. Les biocarburants ont leur propre marché (cotation FAME 0 et FAME -10) et peuvent renchérir ou alléger le mix selon la saison.

Sur les marchés B2B carburant, on observe les cotations Rotterdam plutôt que le prix à la pompe. La pompe est un dérivé retardé, lissé, marqué par les arbitrages commerciaux des distributeurs. La vérité du marché se lit en €/m³ Argus.

La saisonnalité du prix : pas un mythe

Sur dix ans de données INSEE et DGEC, deux saisonnalités sont robustes :

  • Hausse de janvier à mars — préparation des stocks routiers et BTP, demande chauffage (fioul, gazole tirent dans le même sens), pression sur les capacités de raffinage.
  • Baisse de juillet à août — reprise de production raffinerie après maintenances de printemps, demande BTP en creux, demande routière modérée.

Sur le gazole pro, l’amplitude saisonnière moyenne est de 6 à 10 c€/L entre le plus haut et le plus bas de l’année. Pour un consommateur de 100 000 L/an, se synchroniser sur les bons moments de réapprovisionnement peut représenter 6 000 à 10 000 € de gain annuel, à volume égal.

Le GNR en vrac : une structure différente

La décomposition d’un litre de GNR-BTP livré en vrac à 1,15 €/L en mai 2026 :

ComposanteMontant (c€/L)% du prix TTC
Cotation produit (Rotterdam ULSD, marqueurs rouges + traceur)53,046,1 %
Différentiel logistique vrac (vs réseau station)-1,5-1,3 %
Transport livraison camion-citerne4,53,9 %
Marge distributeur GNR0,40,3 %
Sous-total HT hors TICPE56,449,0 %
TICPE (taux GNR-BTP 2026)39,5534,4 %
Sous-total HT (avec TICPE)95,9583,4 %
TVA 20 %19,1916,7 %
Prix TTC final115,1100,0 %

Trois spécificités à retenir sur le GNR

  1. Marges distributeur très serrées. Sur le GNR, la marge brute distributeur tourne couramment entre 0,3 et 1,5 c€/L, contre 3-5 c€/L en station. Les volumes vendus en vrac sont massifs (livraisons de 5 000 à 30 000 L), la rotation rapide, mais la compétition entre fournisseurs est intense.
  2. Le coût de transport est explicite et négociable. Contrairement à la station où il est noyé dans le prix affiché, le transport vrac est facturé séparément chez la plupart des fournisseurs B2B — parfois inclus, parfois en supplément selon la distance, le volume livré, l’accessibilité du site. Un acheteur averti négocie ce poste.
  3. TICPE réduite mais en convergence. Le taux GNR-BTP est passé de 18,82 c€/L (2024) à 39,55 c€/L (2026), avec une trajectoire vers 60,75 c€/L à l’horizon 2030. Mécaniquement, la part fiscale du prix GNR-BTP augmente d’environ 2 c€/L par an sur la trajectoire de réforme — un mouvement structurel à anticiper dans les budgets pluriannuels.

Pourquoi le pro paie moins cher que le particulier (mais pas toujours)

À taux de TICPE et TVA identiques (gazole routier 60,75 c€/L + TVA 20 %), pourquoi le professionnel paie-t-il en pratique 5 à 15 c€/L de moins que le particulier ?

  • Volumes : un contrat-cadre pro porte sur 50 000 à 5 millions de litres/an. Le fournisseur consent une marge plus faible en valeur absolue.
  • Mode de livraison : la livraison vrac est moins chère que la station (pas de retail fee, pas d’amortissement de la canopée, pas de personnel de caisse).
  • TVA récupérable : du point de vue de la marge nette, le pro raisonne HT TVA récupérée, soit -20 % automatiquement par rapport au TTC du particulier.
  • TICPE remboursable : pour les éligibles (TRM, agriculture, BTP), une fraction de la TICPE revient en remboursement (5 à 14 c€/L), abaissant encore le coût complet.

Mais l’inverse existe aussi : un artisan qui se ravitaille à la station du coin avec une carte carburant sans engagement contractuel peut payer plus cher que le particulier voisin, faute de volume négocié. La frontière n’est pas pro/particulier — c’est volume + contrat + récupération fiscale.

Comment lire une facture gazole pro en 2026

Une facture bien construite expose les composantes. Les lignes à exiger sur tout devis ou facture B2B :

  1. Volume livré (en litres et m³)
  2. Prix HT hors TICPE (le « prix produit » à proprement parler)
  3. TICPE applicable (c€/L et total)
  4. Frais de livraison (forfait, kilométrique, ou inclus — à clarifier)
  5. HT total (produit + TICPE + livraison)
  6. TVA 20 % appliquée sur le HT total
  7. TTC
  8. Cotation de référence du jour (Rotterdam ARGUS NWE diesel, idéalement avec date et horodatage de la fixation)
  9. Clause d’indexation ou prix ferme

L’absence de la ligne 8 (cotation de référence) est un signal d’alerte sur la transparence du fournisseur. Un acheteur pro doit pouvoir reconstituer chaque facture à partir d’un indice de marché public.

Trois pièges classiques

  1. Comparer un prix TTC station à un prix HT livraison vrac. C’est l’erreur la plus fréquente, qui fausse 30 % des comparaisons de fournisseurs. Toujours raisonner en HT TVA récupérée, ou mieux encore en HT hors TICPE remboursable.
  2. Oublier les frais de livraison conditionnels. Beaucoup de fournisseurs facturent un supplément si la livraison est inférieure à un seuil (souvent 3 000 ou 5 000 L), ou si le site est difficile d’accès. Ces frais ajoutent 1 à 4 c€/L et ne figurent pas dans le prix annoncé.
  3. Croire que la marge distributeur est négociable à l’infini. Sur le GNR, elle est déjà très serrée. Les vraies marges de manœuvre se trouvent côté logistique (massification des livraisons, dates groupées, optimisation des tournées du camion-citerne) et côté indexation (négocier la base de cotation, pas la marge en valeur absolue).

À retenir

  • Sur 1,50 €/L de gazole routier payé en station pro en 2026, environ 57 % est de la taxe (60,75 c€ de TICPE + 25,30 c€ de TVA), 37 % est du produit (cotation Rotterdam + prime B7) et 6 à 8 % est de la logistique-distribution.
  • La TVA à 20 % s’applique sur la base HT, TICPE incluse — soit une TVA sur TICPE de 12,15 c€/L sur le gazole routier. Cette TVA est intégralement récupérable pour les pros.
  • Le GNR-BTP en vrac (1,15 €/L) supporte une TICPE réduite (39,55 c€/L) mais avec une trajectoire de convergence vers 60,75 c€/L d’ici 2030. La marge distributeur GNR est très serrée (0,3-1,5 c€/L), les leviers se situent côté logistique et indexation.
  • La cotation Rotterdam CIF NWE diesel est la vraie référence du marché B2B. Toute facture pro devrait l’expliciter avec date et horodatage.
  • Le prix bouge sous l’effet du Brent, du crack spread, de l’EUR/USD et de la bio-incorporation. Amplitude saisonnière typique : 6-10 c€/L entre haut et bas de l’année sur le gazole pro.
  • Le vrai gain d’un acheteur pro ne se joue pas sur 1 c€/L de marge distributeur (0,7 % du prix), mais sur la récupération fiscale complète (TVA + TICPE remboursable) et sur la synchronisation du réapprovisionnement avec la cotation marché.

Article mis à jour le 21 mai 2026. Sources implicites : DGEC, INSEE, IFP Énergies Nouvelles, Argus Media, Platts, Loi de finances 2026, Bofip-Impôts.