Demander à un directeur d’exploitation BTP combien de fournisseurs de gazole non routier (GNR) existent en France produit en général la même réponse hésitante : « Cinq ou six, non ? ». La réalité est très différente. Selon les agrégats de la Fédération Française des Combustibles, Carburants et Chauffage (FF3C) et les déclarations DGEC, plus de cinquante acteurs distinguables opèrent sur le marché français du GNR vrac, depuis les majors raffineurs jusqu’aux négociants locaux qui livrent quelques millions de litres par an sur un département. À cela s’ajoute une centaine de PME de distribution sous enseignes diverses, dont le poids cumulé reste loin d’être marginal.

Cette atomisation est une chance et un piège. Une chance, parce que la concurrence réelle entre tiers de fournisseurs permet de gratter 3 à 8 c€/L sur une mise en concurrence sérieuse. Un piège, parce que les rachats et changements d’enseigne brouillent la cartographie : un négociant régional racheté par un major peut conserver son nom commercial pendant deux ans avant d’aligner sa politique tarifaire. L’acheteur qui pense travailler avec un indépendant signe parfois, sans le savoir, avec une filiale.

Voici la cartographie complète du marché français des fournisseurs GNR à mai 2026, organisée en quatre tiers, assortie d’une grille de critères de choix et d’une méthode de RFP pour passer de cinquante candidats théoriques à trois fournisseurs courts-listés.

Pourquoi le marché du GNR est si fragmenté

Le GNR a remplacé le fioul rouge depuis 2011 comme carburant fiscalement minoré pour les engins non routiers (BTP, agriculture, industrie). Sa distribution s’est greffée sur deux réseaux historiques qui ne se sont jamais consolidés : celui du fioul domestique (quelques centaines de distributeurs locaux hérités de l’après-guerre) et celui du gazole pro (réseaux des majors raffineurs).

Trois forces de fragmentation continuent de jouer en 2026 :

  • La logistique de proximité. Un camion-citerne rentabilise mal une livraison à plus de 80 km de son dépôt. Le marché reste donc structurellement régional, voire départemental.
  • La saisonnalité agricole. Le pic GNR agri (avril-octobre) ne coïncide pas avec le pic fioul (novembre-février). Les négociants qui font les deux lissent leur activité — les pure players GNR sont rares.
  • La réforme de la TICPE GNR depuis 2024. La convergence progressive du taux GNR-BTP vers le taux routier a poussé certains distributeurs à se spécialiser, d’autres à se diversifier vers le HVO et le B100. La carte bouge encore.

Résultat : un acheteur qui ne fait pas le travail de cartographie passe systématiquement à côté d’au moins deux candidats sérieux sur son bassin.

Tier 1 — Les majors raffineurs et distributeurs intégrés

Les majors pétroliers captent environ 40 à 45 % du marché français du GNR vrac selon les estimations FF3C. Ils sont à la fois raffineurs (ou importateurs en propre), distributeurs de gros et propriétaires de leur logistique camion-citerne. Leur force : capacité, fiabilité, qualité produit homogène, services associés (cartes carburant, télémétrie, reporting CO₂, comptes clés).

Les six acteurs majeurs

  • TotalEnergies Marketing France — leader incontesté, ~25 % de part de marché GNR estimée, réseau de dépôts le plus dense, gamme complète avec TotalEnergies Excellium GNR (additivé) et offre HVO/B100. Marges plutôt élevées en spot mais offre très structurée sur contrats cadres > 200 000 L/an.
  • Avia France — coopérative d’indépendants regroupant plus de 80 distributeurs régionaux sous une marque commune. Atypique : centrale d’achat partagée + autonomie locale. Couverture nationale, prix compétitifs en région.
  • Esso (ExxonMobil France) — présence historique, distribution déléguée à plusieurs négociants licenciés. Capacité forte, moins agressif commercialement que TotalEnergies.
  • BP France — repositionnée sur le segment pro depuis 2023, propose une offre GNR via des distributeurs partenaires. Service client correct, prix dans la moyenne haute.
  • Repsol — présence consolidée dans le grand Sud-Ouest et la façade méditerranéenne. Bon compromis qualité-prix sur les bassins où le réseau est dense, marginal ailleurs.
  • Shell — surtout présent via Shell Routex sur la carte carburant pro, présence vrac GNR plus limitée et déléguée à des négociants.

Le tier 1 est le bon choix pour un acheteur qui valorise la sécurité d’approvisionnement au-dessus du prix au litre, ou qui a besoin de services intégrés (carte + vrac + HVO + reporting carbone unifié). Sur une comparaison purement prix-au-litre, ce tier sort rarement gagnant face au tier 2 ou 4.

Tier 2 — Les négociants nationaux indépendants

Entre les majors et le tissu de PME locales, une dizaine de négociants nationaux indépendants structurent le marché. Ils n’ont pas de raffinerie en propre — ils achètent sur le marché de gros (cargaisons Rotterdam-Amsterdam-Anvers, dépôts français de TotalEnergies, Esso, Rubis) et revendent en vrac sur tout ou partie du territoire.

Les acteurs structurants

  • Picoty — leader du tier 2, présent surtout dans le Centre-Ouest, fortes capacités logistiques, agressif sur les contrats indexés Platts. Souvent dans les trois finalistes des RFP > 500 000 L/an.
  • Bolloré Énergie — réseau national, gamme complète GNR/gazole/fioul/HVO, marques régionales sous-jacentes (notamment Calpam). Service compta de bon niveau.
  • Dyneff — couverture nationale, distributeur historique du Sud, propose à la fois vrac et stations-service pro. Bonne réactivité sur les volumes 100 000-500 000 L/an.
  • Roussillon Énergies (groupe Vivienne) — actif sur le Sud-Est et la vallée du Rhône, positionné sur les chantiers BTP et l’agriculture de la moitié sud.
  • DCA (Distribution Carburants Auvergne) — négociant national malgré son nom, racheté partiellement par Picoty au début des années 2020, conserve son identité commerciale.
  • Combustibles de France — fédération de négociants indépendants avec marque ombrelle, forte présence dans le Nord, l’Est et l’Île-de-France.
  • Charvet La Mure Bianco — acteur majeur Auvergne-Rhône-Alpes, racheté ces dernières années mais maintient une politique commerciale propre.
  • Brulé Énergies — Grand Ouest et Normandie, bons prix spot sur GNR et fioul pro.

Ce tier 2 est le meilleur compromis prix/services pour des volumes entre 100 000 et 1 million de litres par an. Il sort souvent en tête des RFP correctement structurés. Vigilance : plusieurs de ces enseignes ont été rachetées partiellement ou totalement ces cinq dernières années (Charvet, DCA, Boutaud, plusieurs marques régionales). Demandez systématiquement, dans le RFP, la structure capitalistique à jour du fournisseur — un négociant racheté par TotalEnergies n’a plus la même latitude tarifaire qu’un indépendant pur.

Tier 3 — Les coopératives et syndicats agricoles

Le tier 3 est invisible pour les acheteurs hors monde agricole, alors qu’il pèse 15 à 20 % des volumes GNR distribués en France selon les déclarations Coop de France. Les coopératives agricoles distribuent du GNR à leurs adhérents (et parfois à des tiers) à des conditions tarifaires souvent imbattables, grâce à la mutualisation des volumes et à une marge structurellement basse.

Principaux groupes

  • InVivo Retail / Bioline by InVivo — première coopérative française, marque Frangaz sur les énergies, réseau dense en grandes cultures (Beauce, Champagne, Picardie).
  • Eureden (issu de la fusion Triskalia–D’Aucy) — Bretagne et Grand Ouest, distribution GNR via ses points de collecte et plateformes logistiques.
  • Axéréal — Centre-Val de Loire et Bourgogne, distribution GNR aux adhérents céréaliers et viticoles.
  • Vivescia — Champagne et Grand Est, vrac GNR et fioul pour grandes exploitations.
  • Euralis — Sud-Ouest, fortes capacités de distribution GNR pour l’élevage et la filière maïs.
  • Tereos Énergies — segment industriel betteraves-éthanol, distribution GNR pour les flottes de transport de matière première.
  • Réseau CUMA et coopératives départementales — un maillage très fin, souvent méconnu, accessible aux adhérents même non strictement agricoles (entreprises de travaux agricoles, paysagistes, certaines TP).

Attention au statut d’adhérent. L’accès aux tarifs coop suppose en général une part sociale et un engagement de volume. Pour une entreprise BTP ou de transport qui ferait le pas, le calcul est presque toujours favorable au-delà de 300 000 L/an de GNR. Pour une exploitation agricole en double activité (BTP léger / paysage), c’est un levier sous-utilisé.

Tier 4 — Les négociants régionaux indépendants

C’est le tier le plus dense, le plus actif sur les prix spot et le plus difficile à cartographier exhaustivement. La FF3C recense plus d’une centaine de PME de distribution vrac de carburants pétroliers, à laquelle s’ajoutent les distributeurs spécialisés fioul-domestique-glissant-vers-GNR. Quelques noms emblématiques :

  • Energéo — Grand Est et Bourgogne-Franche-Comté.
  • Nessé — Bretagne, Pays de la Loire, racines historiques fioul.
  • Vitogaz Énergies France — historique GPL diversifié vers le GNR et le fioul pro.
  • Boutaud Énergies — Centre-Val de Loire, bon ancrage agricole.
  • Vermot, Burban, Sécher, Sigmund, Couriol, Picart, Trottin, Lépinette — exemples parmi des dizaines d’autres négociants familiaux de taille départementale.

Ces acteurs sont souvent les plus compétitifs en spot, en particulier sur des livraisons < 5 000 L en zones rurales. Ils savent caler une livraison en 24 h là où un major demande 48 à 72 h. En contrepartie : fragilité financière relative, capacité logistique limitée à un ou deux camions-citernes, et parfois une opacité tarifaire (pas d’indexation publique, marge variable selon la relation).

TierPart de marché estiméeForcesFaiblessesProfil acheteur idéal
1 — Majors~40-45 %Capacité, qualité, servicesPrix spot peu agressif, rigiditéETI, comptes structurés, > 500 000 L/an
2 — Négociants nationaux~25-30 %Bon compromis prix-service, indexation transparenteRisque de rachat masquéPME et ETI, 100 000-1 M L/an
3 — Coopératives agricoles~15-20 %Prix imbattables, ancrage localStatut d’adhérent requisAgri et entreprises rurales > 300 000 L/an
4 — Négociants régionaux~10-15 %Spot agressif, réactivité 24 hCapacité limitée, opacitéTPE-PME locales, BTP de proximité

La grille de critères : huit dimensions à scorer

Une fois la longue liste construite (idéalement 5 à 8 fournisseurs représentant les quatre tiers), il faut scorer chaque candidat sur huit dimensions. Cette grille évite le biais classique de l’acheteur qui pondère 80 % sur le prix au litre.

1. Couverture géographique réelle

La couverture théorique sur la plaquette commerciale et la couverture réelle ne sont pas toujours alignées. Demandez la liste des dépôts desservant vos sites, leur distance en kilomètres, et le délai de livraison engagé (J+1, J+2, J+3). Un fournisseur dont le dépôt le plus proche est à 120 km livre plus cher et plus tard, point final.

2. Structure de marge

C’est la dimension la plus critique. Les fournisseurs sérieux savent décomposer leur prix ainsi : cotation grossiste de référence (Platts CIF NWE ou Rotterdam barge) + marge en c€/L + frais de livraison + fiscalité. Si un fournisseur refuse de décomposer, il vit sur l’opacité. La marge nette typique se situe entre 3 et 7 c€/L selon le volume.

3. Fiabilité logistique

Demandez les statistiques de respect de délai sur les douze derniers mois (taux de livraisons à l’heure, taux d’annulations). Un fournisseur dont la flotte tourne au-dessus de 95 % de respect de délai est crédible. En dessous, il transfère son problème de capacité sur votre activité.

4. Qualité produit

Le GNR est normé EN 590 bas soufre. Un fournisseur sérieux fournit, sur demande, le certificat d’analyse du lot livré (indice de cétane, teneur en soufre, eau, sédiments). Pour des volumes > 50 000 L/an, exigez cette traçabilité dans le contrat. Les pannes moteur récurrentes sur du GNR douteux coûtent infiniment plus qu’un écart de 2 c€/L.

5. Service comptabilité et facturation

Une facture GNR mal foutue, c’est trois heures de comptable pour ventiler la TICPE et suivre le remboursement éventuel. Évaluez : format de facture (PDF structuré, EDI, intégration ERP), délai d’émission post-livraison, portail client (historique, extractions, certificats CO₂).

6. Politique d’indexation

Pour tout contrat > 100 000 L/an, l’indexation publique est non négociable. Exigez : référence de cotation (Platts CIF NWE ou Rotterdam barge gasoil), fréquence de révision (hebdomadaire ou bimensuelle), formule explicite de répercussion. Les contrats à « prix administré fournisseur » sans indexation publique sont à proscrire.

7. Solidité financière

Pour un contrat pluriannuel, vérifiez les bilans publiés du fournisseur sur les trois derniers exercices. Un négociant en perte ou en cessation de paiement risquée peut vous laisser sans approvisionnement du jour au lendemain. La donnée est gratuite sur Pappers, Infogreffe ou societe.com.

8. Conditions juridiques et de paiement

Délai de paiement standard : 30 jours fin de mois. Tout délai plus court masque un coût caché (immobilisation trésorerie). Vérifiez aussi : garanties produit, responsabilité en cas de pollution livraison, assurance RC pro, et la clause de sortie du contrat (préavis 1, 2 ou 3 mois).

Les pièges classiques à anticiper

Cinq pièges récurrents transforment un appel d’offres GNR théoriquement bien mené en mauvais contrat opérationnel.

Les rachats masqués

Le marché du GNR a connu plus de vingt opérations de M&A significatives entre 2020 et 2025. Beaucoup d’enseignes commerciales survivent à leur passage sous contrôle d’un major. Demandez systématiquement la structure capitalistique à jour du candidat, et ne signez jamais sans avoir vérifié l’actionnaire final.

L’indexation non officielle

Certains fournisseurs proposent une indexation sur un indice maison ou une moyenne non publique. Refusez catégoriquement : il n’y a alors aucun moyen de vérifier la justesse de la révision. Seules les références publiques (Platts, Rotterdam barge, indice DGEC) sont acceptables. Voir aussi notre guide négociation prix GNR.

Les conditions de paiement piégeuses

Un prix attractif au litre couplé à un paiement comptant à la livraison ou un acompte à la commande est presque toujours un faux bon prix. Le coût d’immobilisation trésorerie efface le gain au litre. Recalculez systématiquement le prix tout compris à 30 jours fin de mois.

Les frais cachés

Vigilance sur les frais d’accès difficile (chantier, voirie étroite), frais de livraison hors créneaux, frais de petits volumes (< 2 000 L). Demandez la grille tarifaire complète dans le RFP, pas seulement le prix de base.

La dépendance fournisseur unique

Concentrer 100 % des volumes sur un seul fournisseur expose à un risque opérationnel réel : grève, défaillance, choc commercial. Pour les volumes critiques > 200 000 L/an, prévoir au moins deux fournisseurs en référence, avec un partage 70-30 ou 80-20.

La méthode de RFP en six étapes

Voici la méthode terrain qui permet de passer de cinquante acteurs théoriques à trois fournisseurs courts-listés en quatre à six semaines.

Étape 1 — Cartographier la longue liste (1 semaine)

Identifier les fournisseurs présents sur vos bassins, tous tiers confondus. Sources : FF3C, Pappers (code APE 4671Z et 4730Z), recommandations de pairs (FNTR, OTRE, Coop de France), Google Maps pour les négociants locaux. Objectif : 8 à 12 candidats.

Étape 2 — Préparer le cahier des charges (1 semaine)

Document chiffré d’une page : volumes 12 mois glissants, sites, profils saisonniers, indexation demandée, services attendus. Voir notre guide appel d’offres carburant.

Étape 3 — Diffuser le RFP (1 semaine)

Envoi simultané à 6 à 8 candidats avec deadline ferme à 10 jours ouvrés. Pas de relance individualisée — un fournisseur qui ne répond pas dans les délais sort automatiquement.

Étape 4 — Scoring sur la grille 8 critères (1 semaine)

Notation pondérée. Pondération typique : prix 40 %, fiabilité logistique 20 %, services 15 %, qualité produit 10 %, solidité financière 10 %, conditions juridiques 5 %. Trois finalistes émergent en général sans débat.

Étape 5 — Soutenance des finalistes (1 semaine)

Convocation des trois finalistes pour une heure chacun. Sujets : structure de marge, références clients, plan de secours en cas de rupture. C’est souvent à ce stade que se fait la différence entre deux candidats qui se valaient sur le papier.

Étape 6 — Négociation finale et contractualisation (1 à 2 semaines)

Discussion sur la marge en c€/L et les conditions juridiques. La négociation finale permet en général de gagner 1 à 3 c€/L supplémentaires par rapport à la première offre. Le contrat type doit faire au minimum 8 à 12 pages — un contrat d’une page est rarement protecteur.

À retenir

  • Plus de cinquante acteurs distinguables opèrent sur le marché français du GNR vrac, répartis en quatre tiers : majors raffineurs, négociants nationaux, coopératives agricoles, négociants régionaux.
  • Les rachats brouillent la cartographie : exigez systématiquement la structure capitalistique à jour du candidat avant de signer.
  • La grille de scoring se joue sur huit critères : couverture géo, marge, fiabilité, qualité, comptabilité, indexation, solidité financière, conditions juridiques. La pondération typique tourne autour de 40 % prix / 60 % autres dimensions.
  • Cinq pièges récurrents plombent les RFP mal cadrés : rachats masqués, indexation non publique, conditions de paiement piégeuses, frais cachés, mono-fournisseur.
  • La méthode RFP en six étapes permet de passer de cinquante candidats théoriques à trois fournisseurs courts-listés en quatre à six semaines.

Le choix d’un fournisseur GNR n’est pas une décision d’opportunité. C’est un acte d’achat structurant, qui engage en général deux à trois ans de relation commerciale, et qui pèse plusieurs dizaines de milliers d’euros par an sur la marge d’exploitation. Lui consacrer quatre semaines de travail rigoureux n’est pas un luxe — c’est l’arithmétique de base de la fonction achats.


Article mis à jour le 21 mai 2026. Sources : DGEC, FF3C (Fédération Française des Combustibles, Carburants et Chauffage), Coop de France, déclarations distributeurs publics, Pappers/Infogreffe.